Cet article est de Patrick TRANDUC,  rédacteur en chef de la revue fédéraste FRANCE MOTO.
Il date de 1987 , les pilotes ,les motos clubs, marques de moto et d'équipements sont d'époque, mais le vécu des commissaires de C.P. est toujours le même...

WANTED : COMMISSAIRES

 Ils sont aussi indispensables que les coureurs car, sans eux, il n'y a pas de course possible.ils restent 6, 7 heures au fond d'un bois ou au bord d'un chemin avec pour tout viatique un sac en plastique contenant deux sandwiches, une pomme et une canette de bière, ils ne demandent rien, et il faut prier pour que leur espèce ne soit jamais en voie de disparition.  Ils, ce sont les Commissaires de piste.

 Il faut bien reconnaître que, jusqu'à présent, je n'avais jamais envisagé la course en général, et l'enduro en particulier, autrement qu'un dossard sur les épaules et un guidon entre les mains.  Les hasards de la vie ont voulu que mon adhésion à un nouveau club, après une douzaine de séjours plus ou moins longs dans des associations, toujours régies par la loi de 1901 mais d'une efficacité pour le moins variable, que mon adhésion à un nouveau club, donc, coïncide avec l'organisation d'un enduro par le dit club.  Un sens civique au-dessus de la moyenne, mais surtout la flemme de solliciter auprès de mon fournisseur habituel le prêt d'une bécane enduro (ou assimilée) a fait que, sans que je sache pourquoi, cette phrase imprudente m'est montée aux lèvres : «Guy, si t'as besoin de quelqu'un pour faire des trous -dans les cartons ou jouer avec les drapeaux, je suis ton homme ! ». C'était dit, il était trop tard.  Alors que j'aurais pu passer une journée idyllique devant ma télé ou au fond du garage, j'allais connaître l'autre côté du miroir, passer du rang d'engueuleur à celui d'engueulé, du moins je l'imaginais.

 POINTONS SOUS LA PLUIE...

 Quand j'arrive à Carrières (sous Poissy) il pleut.  Pour une fois, je n'aurais pas à enfiler bottes et pantalon, sous le crachin, les jambes pendant à la portière.  C'est déjà ça de gagné.  En course, j'ai toujours considéré la pluie comme une fatalité et une horreur sans nom... Cette fois ci, c'est aux «autres», les coureurs, d'en supporter les nombreux inconvénients.  Guy, le chef d'orchestre de la manifestation, désigne les emplacements et nous partons tous, deux par deux, sur nos C.P. respectifs.  Mon coéquipier d'un jour est un jeune pilote promo qui ne connaît que tchi à l'enduro, vu que, pour lui, une piste ne peut être que goudronnée et que ce n'est qu'au guidon d'une 750 Suzuki qu'il se sent chez lui.  Le courant passe, tant mieux, nous sommes là pour sept heures et je préfère discuter en attendant les clients que regarder «l'autre» en chien de faïence. Patrick m'explique que, pour lui, course se conjugue au présent, et que s'il est là à se geler les coïngs dans les bois, c'est uniquement pour rendre service au club. Encore une victime du devoir civique, sacré et incontournable ! De toute façon, la fange n'est pas sa tasse de thé, et la tentation de participer à la course au lieu de faire le guignol ici était de toute façon nulle. Lui, au moins, ne regrette rien... 

Il est 9h et demie.  Grâce à un bout de nappe où sont tracées quelques vagues indications, nous avons trouvé notre CP sans problème. Ça se trouve en plein bois et il faut laisser la bagnole à cinq cent mètres de là.  Première constatation, y'a du laissez-aller dans la signalisation : de nombreuses flèches ont été arrachées des arbres -comme par hasard aux endroits stratégiques; les écolos fous ont encore frappé.  A peine le temps de rétablir un fléchage correct dans notre secteur, les premiers pilotes arrivent.

Numéros 1, 2 et 3, ce sont des habitués.  Avec eux, pas d'arrivée en vrac ou de gestes précipités, leur carton est dans la poche gauche, bien plié, ça baigne.  Ils repartent tout aussi calmement vers le contrôle suivant, après que j'aie perforé leur carton et que Patrick ait noté leur numéro sur sa feuille de passage. Quelques minutes passent, une silhouette incongrue apparait au bout d'un autre chemin.  Un type maigre, 35-40 ans, vêtu de ce que je prends d'abord pour un vieux tapis, mais qui s'avère être un poncho, chaussé de sabots, s'approche de nous. «Ça va encore durer longtemps ?» On lui explique que c'est une sorte de rallye, et qu'il y en a pour des plombes ; le type se rembrunit «C'est que j'habite à côté ,il montre une baraque en bois qui trône sur un terrain pelé et parsemé de cailloux- et le chemin où vous passez est privé ! ». Nous lui faisons part de notre surprise quant à ce dernier point, lui expliquant également que l'Enduro de Carrières est dans doute le dernier dans la Région Parisienne et que son calvaire ne durera pas. très longtemps.  Le bonhomme s'échauffe, réclame des têtes nous finissons par lui conseiller d’aller s'adresser à l’organisateur. tandis que trois nouveaux concurrents se pointent au bout du chemin, coupant court aux lamentations du marchand de tapis qui finit par s'éloigner en ronchonnant.  Comme pour les premiers concurrents passés, pas de geste en trop, un coup de pince vite fait dans le carton, une claque sur la poche pour fermer le velcro et fouette cocher.

 LE SALON DE L'HABILLEMENT

 Je n'aurais jamais pensé qu'il existât autant de vestes destinées à l'enduro, ni de systèmes de fermeture des poches.  La veste Roxy (pub gratuite) est la plus commode et la plus logique.  Grâce à sa fenêtre en plastique transparent, l'emplacement du carton est visible alors que le coureur n'a pas encore commencé à ralentir, et une petite languette permet d'ouvrir la poche en une nanoseconde, d'agripper tout aussi vite le carton, de le pointer, de le glisser dans la poche... C'est simple, logique et bien pensé.  D'autres vestes possèdent des poches dont les boutons-pressions ne sont que des leurres décoratifs.  Elles s'ouvrent, non pas de bas en haut, mais de la droite vers la gauche.  Là, le carton n'est pas visible de l'extérieur, et si l'enduriste n'a pas indiqué d'un coup de tête où il se trouve, vous avez droit à l'ouverture de toutes les issues, au grand déplaisir du lascar qui s'étonne que vous n'ayez pas deviné tout seul.

D'autres vestes encore ne possèdent pas de poches extérieures... là, toutes les écoles s'affrontent.  Celui-ci ouvre sa veste, pour extirper son carton glissé dans une poche intérieure (pratique), cet autre a coincé sa fiche de pointage sur la barre de son guidon à l'aide d'un élastique.  Comme son embrayage colle et qu'il n'a pas eu l'idée de repasser au point mort, pas question qu'il vous aide, sous peine de caler son moulin.  Pour celui-ci, la sacoche banane placée devant est le meilleur emplacement.  Bien entendu, son carton, pilé par le tchic-tchoc des outils ressemble à un résidu de latrines, que je parviens néanmoins à orner d'une perforation supplémentaire.  Celui-ci encore a également glissé son carton dans sa sacoche banane, mais celle-ci est placée derrière le cul du bonhomme qui me fait bénéficier d'un festival de mimiques, dans le plus pur style des sketches de Fernand Raynaud, pour m'indiquer l'emplacement de l'accessoire.  Lui aussi a les mains occupées : la droite par la poignée de gaz (le ralenti ne tient pas), la gauche par l'embrayage (il colle), là encore, les outils ont fait leur oeuvre destructrice.

LES INITIATIONS... 

Avec les initiations, les plaques bleues, j'ai l'impression d'être reve­nu aux sources de l'enduro, quand rien n'existait encore.

Les bécanes d'abord : trails pesants (500 XLR, XT, 600 KLR), mais aussi deux temps d'un autre âge.  Les 175 SWM des années 78, CanAm (à moteur bombardier) de la même époque, Husky préhistoriques sans forme distincte sous leurs couches de barbouille, défilent devant mes yeux hagards.  Pour la plupart, les gars sont détruits, rouge comme des écrevisses, mais heureux comme des gosses, sur leurs pétoires à 6000 balles.  Il y a les laconiques, qui enfouissent leur carton de pointage dans les poches de leur veste de treillis, leur K.Way (une horreur, à cause des fermetures éclair pleines de terre) sans piper un mot, et les bavards qui ne vous connaissent ni d'Eve, ni d'Adam, mais veulent vous communiquer leur bonheur et vous racontent leur vie, le casque de travers, les lunettes en berne et la trogne fendue d'une oreille à l'autre.  Pour ceux là, c'est trop tard, le virus est installé dans ses pantoufles.  A peine rentrés chez eux, les fringues pleines de boue et le guidon en manche de charrue, ils ne parleront que de ça et ne penseront plus qu'à ça...

Chez eux aussi, chez eux surtout, la recherche du carton de pointage est un art, une science.  Pas question de déduire, à la vue d'une poche plus gonflée ni d’une autre, qu'il doit se trouver içi, c'est souvent un piège.  Dugland a glissé partout où il a pu : des outils, un Nuts (entamé), un paquet de Kleenex, un paquet de clopes (mais pas de briquet), sa licence à la journée, le plan du circuit, ses clefs de bagnole, etc.. le carton se trouve dans sa poche gauche.  Oui ! Pour celui-ci, pas besoin de chercher, il l'a paumé... Cet autre, excité comme un pou, déboule dans le chemin, le carton entre les dents, manque de se répandre à cause d'une grosse racine qui serpente en travers de l'ornière dessinée par les démarrages en trombe, me tend le bout de papier, sans avoir négligé de me rouler sur le pied avec sa roue avant ! Le départ de l'énergumène est tout aussi tonitruant, avec deux ou trois loupés de vitesses en prime.  Je me promets de me méfier de lui au prochain tour, s'il parvient à effectuer un prochain tour...

Et les nanas ! Il y a des nanas, des courageuses, sur des traits de série, juste ce qu'il faut pour se dégoûter à tout jamais de la discipline.  Croyez bien qu'elles souffrent, mais elles ne disent rien, juste une petite mine à la lisière du casque... C'est dur, mais elles iront au bout, engueulées, bousculées par des terreurs de banlieue un peu plus rapides qu'elles et qui ragent de perdre quelques secondes derrière elles dans un passage technique.  J'espère qu'à l'assistance leurs copains les bichonnent.  Un beau sport l'enduro, mais une galère parfois, et l'apprentissage est souvent long...

Quelques têtes connues, aussi.  Tramontana qui m'annonce en rigolant qu'un concurrent est tombé dans la Seine et qu'il a fallu sonder l'eau avec des gaffes pour retrouver sa bécane, Vien Mau, toujours aussi bien sapé, Albaret, de retour à l'enduro.  On dirait qu'il a un peu forci, «baret»...

Le défilé se ralentit, comme le temps passe, le silence s'étend sur notre coin de forêt.  Vingt minutes, une demi-heure, le dernier concurrent initiation parvient jusqu'à nous, passablement défait, au guidon de sa XLR.  Encore une demi-heure de calme total, nous passons le temps en rebouchant l'ornière formée par les passages, un bruit de moteur c'est Wauters : «C'est fini les gars, merci encore du coup de main, pouvez plier les gaules ! ».